de Tzveta Sofronieva

C’est ainsi que j’ai vécu cette altération du climat entre communautés en Bulgarie. Moi-même, il y a 20 ans, étudiante athée née dans une famille chrétienne et juive, j’avais piqué une colère lorsqu’on m’avait demandé, à l’Université, de ne plus appeler un certain Güner par son nom (turc), mais par « Galin ». Entre 1984 et 1989, les Bulgares de confession musulmane avaient été contraints de changer leur nom. Y compris les patronymes gravés sur les tombes de leurs proches dans les cimetières du pays. Et plus question d’observer les rites funéraires musulmans. Tous, quelle qu’ait été leur façon de se définir, comme Turcs, Pomaks, Bulgares ou autres, portaient désormais un nom chrétien.
En mai 1989, la tension a rapidement monté : manifestations et accrochages entre la milice de l’époque et la population des régions bulgares où vivaient des musulmans se sont multipliés. Cette montée de la violence a finalement débouché sur l’expulsion pure et simple des Turcs et des Pomaks. Tout avait commencé en 1984 : un garçon de 16 ans, Mümun, avait été assassiné par balle dans le village de Rawen, parce qu’il avait osé protester dans son lycée contre cette injustice. Le regard désemparé de sa mère, Hatidzhe (photo de Janina Dragostinova), en disent encore aujourd’hui bien plus long que tous les mots que je pourrais utiliser ici.

Tzveta Sofronieva (à gauche)
Sans voix, je le suis restée aussi en entendant l’un de mes profs de fac répondre à une question que je lui posais en 1988 : « Pourquoi mon amie Zachre est-elle devenue « Klara », parce que le premier prénom est arabe et le second latin ? Quel rapport avec les Turcs et les Bulgares ? ». La réponse fut lapidaire : « Tu n’as qu’à quitter le pays avec les Turcs ! ».
J’étais une jeune femme très active, j’avais des amis dans le monde entier, je lisais la presse dans plusieurs langues et je posais sans cesse des tas de questions à toutes les personnes de mon entourage. Poser des questions, quoi de plus naturel pour quelqu’un qui est poète et étudie la physique ? Et dans Sofia, qui n’est pas une ville immense, on connaissait beaucoup de monde dans toutes les couches de la société. Pour moi, il était évident que dans ces milieux littéraires et universitaires, je devais participer aux discussions qui avaient éclos fin 1987 / début 1988 dans les organisations créées par l’opposition. Ces dernières mobilisaient la population contre le régime en diffusant des revues imprimées dans la clandestinité, les « Samizdat », mais aussi des pétitions ; elles organisaient des rencontres avec des collègues de l’Ouest, donnaient des interviews aux médias occidentaux, lançaient des grèves de la faim et autres actions de résistance. Blaga Dimitorova, une amie d’enfance (voir la photo d’une lecture avec elle dans les années 80), étaient très engagée contre l’expulsion des Turcs. Plus d’une fois, elle avait été traitée publiquement par le parti de « traitresse à la patrie ». Le 18 juillet, elle avait lu devant l’assemblée du peuple une déclaration de l’opposition contre l’expulsion des Turcs. Chez Blaga, où je venais souvent en visite, on parlait bien sûr de poésie, du changement de nom des musulmans, mais aussi et surtout de démocratie, de pluralisme et des droits de l’homme. Et nous étions également très intéressés par ce qui se passait dans les autres pays de l’Est.
Soudain, on me fit comprendre - et pas seulement mon prof à la fac - qu’émigrer serait sans doute la meilleure solution pour moi. Comment avais-je pu en arriver là ? Impossible que ce soit uniquement à cause de cette question posée à l’université (mais il est vrai que n’ai pas encore consulté mon dossier dans les archives des services secrets…). Sentiment étrange que d’être contrainte à l’exil, au moment même où gravitait de plus en plus de monde autour de mes amis, la poétesse Blaga Dimitrova (qui devint plus tard vice-présidente de Bulgarie), Radoï Raline et Edvin Sugarev (futur ambassadeur et député).
J’ai atterri à l’Ouest sans aucune préparation. A la fin de l’été 1989, j’ai obtenu le soutien du groupe New Generation du 54e congrès mondial de l’association des écrivains PEN à Toronto, de Margaret Atwood et de l’astrophysicien Dimitar Sasselov ; j’ai pris contact avec des historiens des sciences dont j’avais lu les travaux dans des revues spécialisées. Très vite, j’ai été reconnue et accueillie dans leur cercle. Cependant, la sensation d’être une non-personne venue de nulle part persistait.
Pauvres exilés, lamentables rogatons / … / Ils chantent … Et sauvages comme le sont leurs chansons / Car les plaies rongent le cœur ouvert …
Ecrites par Pejo Javorov sur les Arméniens chassés par les Turcs, ces lignes s’appliquaient maintenant aux Turcs. Ainsi va l’histoire dans les Balkans.
Eté 1989. La Bulgarie est sous le soleil. Des milliers de gens sont la mort dans l’âme : après l’allocution du secrétaire général du parti, Todor Jivkov, le 29 mai, ils sont acculés à l’exil. 24 heures pour faire leurs valises et déguerpir. Entre le 3 juin, jour de l’ouverture de la frontière turque, et le 21 août, où elle se referme, on voit d’interminables files d’attente devant les préfectures, des gens qui vendent de tout dans la précipitation, d’innombrables affaires louches faites par des « repreneurs » avant que les familles ne quittent le pays. Colonnes de voitures, balluchons et valises forment comme un collier tout autour du pays jusqu’à la frontière sud. La tragédie ne s’arrête pas le 21 août. Les expulsés retardataires, ceux qui n’ont pas réussi à passer la frontière, reviennent bredouilles, avec ceux qui sont repartis de Turquie, ne trouvant nulle part où s’installer. Sauf qu’entre-temps, leur maison en Bulgarie a déjà été donnée à d’autres. La cohabitation est devenue impossible.
Nombreux sont ceux qui tentent de gagner l’Occident. Selon l’endroit où ils vont, ils se présentent comme Turcs ou comme Bulgares, pour avoir les meilleures chances de survie. Ils refoulent cette expérience au fond de leur mémoire.
Je me souviens de flammes devenues blanches / Elles furent dans le temps voiliers / … / marées hautes / marées basses / marées basses, basses / Mer / elle serait dit-on noire / sale /
naturellement artificielle / et toujours autre, dans tous ses états / empoisonnée / quoi d’autre
elle confinerait à des pays / loin de l’Europe, de l’Amérique / de la sérénité et de la Vie éternelle / ma Mer / c’est dans ma Mer que je suis / ne dis pas qu’elle ne m’entend pas
Canadien Américain Norvégien / Suédois Allemand Autrichien / au visage bulgare / à mon image / je t’aime / et ma Mer t’aime aussi
Comme hier, toute la Perestroïka me semble encore aujourd’hui un décor, un voile qui recouvrait autre chose, des processus purement économiques. « Les toiles d’araignées érodent la mer et s’emmêlent en elle ». Nous ne savons toujours pas, à l’heure qu’il est, ce qui s’est réellement passé à l’époque en Bulgarie. Cette « Grande excursion » (goljamata exkurzija), terme utilisé en bulgare pour désigner l’expulsion des Turcs, a-t-elle réellement fait prendre conscience à la population de la nature du régime, ou cette concomitance n’était-elle que l’effet du hasard ? Je n’ai pas la réponse.

Hatidzhe, la mère du jeune Mümun
Aujourd’hui, ces tendances nationalistes n’ont rien perdu de leur ampleur. Janina Dragostinova, journaliste, traductrice allemand-bulgare et écrivaine vivant à Sofia s’engage pour la défense des « Turcs bulgares » qui vivent en Bulgarie, en Turquie et ailleurs : pour les besoins d’un ouvrage qu’elle est en train d’écrire, « Leur histoire. Voisins », elle a rassemblé des témoignages pendant plusieurs années. On peut en lire des extraits (en bulgare) à l’adresse http://e-vestnik.bg/4925. Les yeux désespérés de la mère du jeune Mümun, Hatidzhe, photographiée par Dragostinova, sont le triste présage de ce qui se passe aujourd’hui : la fille de Hatidzhe est au chômage, ses revenus bien maigres. Le gouvernement attise un climat de peur. La nécessité d’un travail de mémoire sur ces pages de notre histoire est largement ignorée. Au contraire, le souvenir est noyé dans les crises économiques et politiques, dans les problèmes de corruption.
Les amis – dispersés au loin / Les espaces silencieux jusque là-bas / Longs espaces désillusionnés, devenus muets / Des chevaux aux crinières fatiguées y errent / Jadis, enchantés et haletants de l’ivresse d’être libres / ils ne connaissaient ni brides, ni selles, ni sangles /
ni champs de courses, ni coups de talons, ni chasses. / Ils brisaient les attaches, le fardeau des épaulettes / … / Nous n’avons jamais été de fiers destriers / Nous étions des bâtards, de couleurs différentes / guère entraînés, souvent malhabiles, / exposés au Malheur qui guette.
Pour moi qui ne vis plus en Bulgarie, le souvenir de ces années reste très vif : celui de la stupeur dans mon entourage, de toutes ces discussions, de la résistance contre le gouvernement de l’époque à cause des violations des droits de l’homme, des changements de noms et des expulsions, des menaces contre mes amis, de la peur qu’ils leur arrive quelque chose. Dans le même temps, le mouvement d’« écologie-glasnost » a pris de l’ampleur, protestant contre la pollution de l’air par une usine roumaine à Russe, la ville natale d’Elias Canetti sur les rives du Danube.
Et même si j’ai bien conscience que la Bulgarie n’a pas eu un rôle aussi actif que d’autres pays d’Europe de l’Est en 1989, ces événements, qui n’ont fait que raviver la soif de démocratie, participent pleinement de ces changements en Bulgarie. Nous ne sommes qu’à la veille de la Promenite, (le changement, en bulgare), qui, à mes yeux, se fait encore attendre. La lutte pour la démocratie n’est pas terminée.
Les vers contenus dans ce texte sont des citations du poème de Pejo Javorov « Armenier » (Arméniens, traduit en allemand par W. Knappe sous le titre « Den Schatten der Wolken nach », aux éditions N. Randow, Leverkusen, 1999) et des poèmes de T. Sofronieva « Das große Retten » (Le grand sauvetage) et « Gebet » (prière, traduit en allemand par A. Sitzmann), « Einsturz » (écroulement) et « Wir waren keine - Die Geschichte des Wandels oder der Wandel der Geschichte (nous n’en étions pas – l’histoire du changement ou le changement de l’histoire, traduit en allemand par G. Tiemann).

