Les 28 et 29 décembre 1989 : Alexander Dubcek est élu président du Parlement, l’écrivain Václac Havel président de la République tchécoslovaque
Par Jan Sicha

Cher Alexandru Solomon,
L’écrivain Vaclav Havel, homme politique ? Il aura fallu un excellent texte de Pavel Tigrid, fin 1988 ou 1989, pour que j’en vienne à envisager cette possibilité. Journaliste tchécoslovaque en exil, Pavel Tigrid écrivait pour la revue « Svedectvi » éditée à Paris et infiltrée clandestinement en Tchécoslovaquie.
Le « Nord rouge »
Les étudiants on joué un rôle de premier ordre dans la Révolution de velours en Tchécoslovaquie. En 1989, j’étais l’un des trois leaders étudiants à Usti nad Labem, dans ledit « Nord rouge ». A l’époque, il y avait des communistes de deux ordres : les anciens révolutionnaires – 70 ans bien tassés – qui avaient fait carrière grâce aux blindés soviétiques de 1968, et les « jeunes » quadras qui aspiraient au pouvoir depuis des années déjà. Ni les vieux ni les « jeunes » communistes n’étaient bien disposés à notre égard. Les premiers avaient prévu de nous mettre hors de combat, nous les leaders étudiants, en nous rendant malades. Heureusement, une jeune communiste nous a averti à temps qu’on voulait nous inoculer le virus de la fièvre jaune en prétextant une vaccination préventive. Les « jeunes » révolutionnaires, en revanche, voulaient nous céder une parcelle du pouvoir pour ainsi nous corrompre.
Vaclav Havel soutient les étudiants
Longtemps, nous avons ignoré que nous étions déjà au pouvoir, et même lorsque nous l’avons su, il ne s’est pas agi pour nous d’accroître notre pouvoir ni même de le partager avec les « jeunes » communistes. Nous voulions faire évoluer la société, conformément à ce que Havel nous avait conseillé. Il nous arrivait de le réveiller en pleine nuit ; il venait alors à notre centrale étudiante, au Theater Disk, pour discuter avec nous. Havel avait pour particularité de savoir conjuguer empathie, réalisme et aptitude au consensus.

Jan Sicha (c) Jan Sicha
Mais revenons-en aux communistes. Les uns comme les autres – vieux et jeunes – étaient empoussiérés, inintéressants et rabâcheurs. Nous autres débordions de fraîcheur, nous avions de belles étudiantes à nos côtés, et en ville les retraitées nous donnaient de l’argent. On louait autocars et envoyait les étudiantes distribuer des tracts dans des régions reculées. C’est ainsi que nous avons gagné la guerre de l’information contre le pouvoir. La période était propice, les anciens adversaires ne pouvaient plus et les jeunes pas encore.
La Révolution de velours n’avait aucun côté festif
Rétrospectivement, je crois que l’option Havel était possible parce que la Tchécoslovaquie avait connu un développement de la substance intellectuelle, un échange entre l’opposition, les exilés et ladite « zone grise ». La Tchéquie est un pays à fort consensus. Même si des conflits surviennent, ils se règlent rarement par la violence. Le besoin de catharsis qui existe en Hongrie est inconnu chez nous. Havel est devenu un président rêvé, et il l’est resté jusqu’à ce que Klaus le remplace.
L’option Havel était possible parce qu’elle s’inscrivait dans le socialisme du ventre plein, et non pas dans le socialisme de la faim. La terreur brutale ne visait que les membres de la « Charte 77 » qui ont ouvert la voie de la liberté à la population. La Révolution de velours n’avait rien d’une festivité, mais elle a éliminé la violence douce. Nous avons même organisé des grèves générales de telle sorte qu’elles ne causent aucun dommage majeur aux usines.
C’est seulement avec la privatisation que beaucoup ont été dépouillés
Mais c’est une tout autre histoire – l’histoire de la transformation, et non plus celle de la Révolution. Il est exact que le communisme s’est achevé de manière différente dans chaque pays. Budapest avait des airs d’Occident avant le grand tournant, mais les T-shirts colorés
pâlissaient au premier lavage. Les Polonais étaient combatifs, mais souffraient de la faim. A l’époque, ils venaient par autocars entiers en Tchéquie pour se rassasier. C’est d’alors que date l’expression tchèque « manger comme pendant une excursion polonaise ». La Roumanie vivait au Moyen-Age et la Bulgarie abritait d’étranges « confréries » plutôt sauvages. A nous de réfléchir ensemble sur l’histoire de cette transformation dans les années 1989-2000.




